Soirée avec un personnage extraordinaire par Bernard GROOM avec la participation de Patricia ROUDIL
Eloge de la fausse note :
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« L’éloge de la fausse note » – tu es sérieux ? Je me demandais bien ce que cachait cette antinomie. Une erreur pouvait-t-elle être belle ? Rien ne présageait, quand je partais à Sarlat ce soir là, que j’allais vivre l’une des expériences les plus remarquables et marquantes de ma vie… Le Cinéma Rex à Sarlat est un lieu de rencontres ponctuelles entre producteurs de films et public, dans le cadre de l’Association Mythes et Réalités. Cette association atypique est gérée par des gens généreux, dont Maithé Vialle, directrice du Cinéma, qui ont à cœur de partager des expériences cinématographiques nouvelles et différentes pour offrir un autre regard sur l’homme. Marc Vella était à l’affiche ce soir là, un pianiste et compositeur hors norme, et un homme qui, à lui tout seul, change durablement notre perception du monde. Rencontre avec une personne extraordinaire… D’abord, le film, d’une beauté émouvante et envoûtante, nous mène dans l’univers intime, philosophique et musical du compositeur. Ensuite, Marc prend le micro et, sous forme de questions-réponses avec le public, nous présente sa vision du monde. Tout le message du film prend vie, le compositeur tisse les mots dans l’air comme un vrai maestro et nous mène loin de nos pensées habituelles de doute et de peur. Nous sommes subjugués, envoûtés à nouveau, cette fois par la force de son esprit et la clarté de sa conviction. Pour lui, le doute n’existe pas : nous sommes sur cette planète pour une raison, celle de refléter l’Amour rencontré dans le regard de l’Autre. Nous prenons brièvement connaissance de son parcours, tellement remarquable, celui d’un jeune pianiste et compositeur au talent mondialement reconnu et de sa décision, à vingt-cinq ans, de quitter la vie professionnelle tracée pour lui, pour partir sur la route des pays pauvres… avec son piano. Partir pour partager une vision – celle de la musique qui peut ouvrir la porte de l’Amour et de la beauté humaine. Pendant vingt-cinq ans, couvrant plus de 170 000 kilomètres, traversant quarante pays, et devant des milliers de gens, Marc pratique les même gestes : il joue du piano, tracté sur une remorque, au beau milieu de villages africains, traversant les dunes du Sahara ou les campagnes d’Inde et du Pakistan, défilant les paysages de Bulgarie ou de Roumanie… et partout il invite les gens à jouer avec lui, à découvrir ce que c’est que de faire de la musique, de se réjouir dans la création. Finalement, il parle de la « fausse » note, et, là, Marc nous réserve une surprise, mieux, un secret et celui-ci n’est pas anodin : « Les fausses notes : ça n’existe pas ! » Très simple et très court, son message d’amour. Il n’y a pas de fausse note dans la musique – et, mieux encore, « il n’y a aucune fausse note en nous ! » Nous pensons tous qu’il y a une fausse note en nous – une imperfection pour laquelle nous ressentons de la culpabilité et une autocritique profonde. Pourtant très vite, en regardant ce musicien divin inviter un débutant à jouer avec lui au piano, pour improviser un quatre-mains, il met en pratique son idée « révolutionnaire » ; nous comprenons alors la profondeur de son message. Marc voyage avec son « petit grand piano » comme nous mettons une valisette sous le bras, et ce soir là il partage sa « thérapie par la musique » avec nous. Marc lance une invitation au public : « Y-a-t-il quelqu’un qui souhaite m’accompagner au piano pour improviser un quatre-mains ? » Des sourires nerveux. « De préférence, quelqu’un qui n’a jamais touché au piano, qui n’a même peut-être pas la moindre expérience en musique. » Un vrai challenge, le public reste mué. Finalement, un homme d’une quarantaine d’années lève timidement la main et descend vers l’estrade. J’ai l’impression que son cœur bat fort et qu’il cache sa peur. En même temps, c’est ma peur. Mais notre chef d’orchestre est un hôte merveilleux et son regard doux et rassurant ne laisse pas le temps à l’inquiétude de s’installer. Marc passe chaleureusement son bras autour de l’épaule de notre joueur et le guide vers l’instrument, le piano noir, massif et impressionnant. Marc, depuis toutes ses années de voyage aux quatre coins de la planète, n’a pas changé son piano, ni son allure, sortie directement du grand conservatoire de Paris. Seul quelques égratignures sont apparues. Il s’agit du même Yamaha ‘petit format’ d’un grand piano de concert. Un parasol jaune, planté à côté de son fauteuil, altère modestement l’image de salle de concert, nous faisant comprendre que cela doit être un moment de détente, et c’est tout. Rien de trop sérieux. Le joueur pose un doigt sur une note et donne un son. Marc lui précise, avant d’essayer, de faire avec amour, et l’homme se prête au jeu. La note sonne claire. Marc répond avec un autre son, plus grave. Le joueur tape deux notes, sans réfléchir. Marc réplique, suivant la trame. Notre joueur poursuit, plus rapidement et Marc lui « emboîte le pas », rattrapant le bruit avec harmonie. Plus vite, mais toujours en douceur, les deux joueurs continuent à explorer les sons ensemble; la note de tête, parfois bruyante ou discordante et la note de fond qui soutient embellit, décore, et harmonise. Chaque fois que nous appréhendons la résonance d’une note par peur qu’elle soit une ‘erreur’, Marc est là pour nous montrer que cela fait partie du plan, de l’Harmonie. La musique qui sort du piano peut sembler étrange mais, il n’y a pas de doute, elle est très belle. Nous écoutons et ne distinguons plus le maître du débutant. Le public est mystifié et silencieux face à ce ballet de vingt doigts, un ballet de sons et de couleurs, mais plus encore, d’amour. L’homme est totalement transporté, un immense sourire ne quitte pas son visage – il semble crier : «Je fais de la musique ! Et de la belle musique » . Lui qui ne pensait faire qu’une cacophonie disgracieuse, reconnaît qu’il n’existe pas de fausses notes. Plus, lui-même n’est pas une fausse note. Rien n’est disgracieux en lui. Tout son être vibre d’Amour. Il serre Marc dans une grande étreinte. Nous partageons cet instant lumineux, nous acceptant partie de cette harmonie, et sourions avec lui. Le regard de Marc se porte tendrement sur l’inconnu assis à ses côtés, ce même regard doux et bienveillant, qui a caressé des milliers de visages partout dans le monde depuis vingt-cinq ans. C’est cela le soutien que Marc offre aux autres ; il met son talent extraordinaire au service de l’Autre, le temps d’une symphonie improvisée ensemble. Son objectif ? Nous montrer que tout est musique. Ce que nous pensons être « bien » ou ce que nous pensons être « mauvais », tout cela fait partie d’un ensemble. Il n’y a pas d’imperfection dans l’univers. Lui, cet inconnu, fait partie intégrante de cette perfection. Il est, lui-même, cette perfection. Et pour un instant, nous ressentons tous, dans notre perception ‘individuelle’, ce message venu d’ailleurs, venu du silence céleste dont Marc nous a parlé auparavant. L’homme se lève du piano. Je pense qu’un miracle s’est produit : une partie de lui semble s’être dissolue ; tout ce qu’il voyait d’imparfait en lui, quelques instants auparavant, s’est évaporé. Son sourire est contagieux, libre, radieux, et nous communique cette vibration profonde. Voilà le message de Marc – il n’existe aucune fausse note en nous, il n’y a que beauté – Reconnaître cette vérité profonde redonne des ailes à notre esprit blessé, et l’amour, caché derrière, se révèle aux autres. Une musique insoupçonnée résonne en nous tous. Et Marc nous fait comprendre que cette musique, c’est l’amour. L’amour est là en nous – il suffit de s’entraîner un peu pour l’entendre et le reconnaître. Nous sommes sur terre pour faire cette grande découverte ; l’amour n’est nulle part ailleurs qu’en nous-mêmes, là où nous n’aurions jamais cru le retrouver. Notre chef d’orchestre nous offre là un autre aspect de sa pratique personnelle : nous ne sommes, en aucun cas, des victimes impuissantes. Nul ne peut nous infliger ses ‘maladresses’ comme il dit : par contre, la décision nous appartient d’accepter ou de refuser celles-ci. Nous pouvons, en effet, refuser de nourrir la partie en nous qui se contente d’être malheureuse et de condamner les autres. L’amour est un choix, et il commence dès l’instant où nous acceptons qu’il réside en nous, là où personne ne peut nous l’enlever. Une fillette, du haut de ses neuf ans, lève la main et pose une question. «Comment n’avez-vous pas peur d’aller dans ces pays et rencontrer des gens si différents ?» Les yeux de Marc sont fixés sur ce visage d’ange mais sa réponse vient d’« ailleurs ». Elle me saisit : «Je ne connais pas une autre raison de vivre, autre que celle d’aller voir ces gens différents.» Je repense soudain à son film, je revois ces images de Marc avec ces personnes de couleurs et d’expressions tellement variées, et je comprends. Ce n’est qu’en cherchant les différences que l’on découvre enfin qu’il n’en existe pas. C’est peut-être là la partie la plus profonde du message de ce métaphysicien musical : nous ne sommes pas différents, nous faisons tous partis de la même famille, de l’Humanité. Oui, nous contenons tous les mêmes blessures et peurs. Mais aussi et surtout la même beauté, cette magnificence qui donne à Marc Vella le courage de faire ce qu’il fait ; mais « courage » n’est peut-être pas le mot juste. En effet, pour Marc, il n’y a rien à craindre : toutes les personnes qu’il rencontre sont identiques à lui. « Tout dépend de ce que nous voulons voir chez les autres » . Je comprends que Marc a choisi ce qu’il veut reconnaître et nourrir en lui. Si l’humanité, l’innocence et la beauté existent en lui, alors elles sont aussi en chacun de nous. Tel ce conte amérindien qu’il nous raconte avec tendresse : « Nous possédons tous deux loups en nous, un bon et un méchant. Lequel est le plus fort ? » nous demande-t-il. Nous nous essayons à une réponse, un peu évasive, qui s’avère erronée ! « Hé bien, le loup le plus fort en nous est simplement celui que l’on choisit de nourrir… » Il nous parle et les mots coulent sans effort, tel un ruisseau frais et apaisant. Puis il hésite un instant, le temps d’un silence. Il nous regarde, avec cette vision venue de cet intérieur limpide et nous dit : « L’Autre compte… C’est tout ce qu’il faut communiquer aux autres : qu’ils comptent. » Des mots si simples, mais tellement remplis de sens. Car, quand il dit que « les autres comptent », on entend tout un océan de sagesse derrière. Les autres sont acceptables, tels qu’ils sont. Ils existent, non comme des obstacles, des objets ou des meubles à contourner, mais comme des êtres vivants à rencontrer – chacun avec une histoire tellement semblable à la nôtre – et ils sont tous infiniment acceptables. Il n’existe aucune raison de les juger, aucune raison de se juger. Le ruisseau suit son cours. Et comment changer le monde ? Certainement pas en restant campés sur nos positions, figés dans nos mécontentements et oppositions, gorgés de reproches et de condamnations. « Ceux-ci ne feront que perpétuer les problèmes qui nous préoccupent et ne pourront pas changer les choses durablement. » J’aperçois la justesse de son message : nous ne ferons du vrai progrès que lorsque nous accepterons l’humanité en nos « adversaires ». Car nos « ennemis » sont toujours nos frères. Ne s’agit-t-il pas ici du message exact de Ghandi et de Dr. Martin Luther King ? Je souris ; mon voyage dans ce monde ne serait-il pas plus facile et plus doux si je me libérais du fardeau de mes condamnations ? Et si je (Me) pardonnais en même temps que je luttais pour un monde meilleur… ? Le ruisseau s’écoule et tourne autour d’une question que je pose ; le courant emporte avec lui toute une série de pensées qui me perturbaient au plus profond de moi. « Marc, tu dis que le problème majeur est la culpabilité, et non pas la haine ou la peur. Pourquoi ? » « Je dis que les armes de destruction massive sont la culpabilité, le dénigrement et la condamnation. Nous portons tous en nous une blessure…» . Le vrai problème n’est pas dans le monde, mais en nous, là où réside également la solution. Tout de suite, il nuance son message, en citant quelques mots de Marianne Williamson, auteur du livre Un retour à l'Amour, que je reproduis ici : «Notre peur la plus profonde n'est pas que nous ne soyons pas à la hauteur; notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au-delà de toutes limites. C'est notre propre lumière et non notre obscurité qui nous effraie le plus.» Les mots continuent mais je ne les entends pas. Juste pour un instant, il n’y a que le silence lumineux qui résonne dans mes oreilles. La soirée se termine par un concert, que Marc nous offre généreusement. Nos oreilles s’étonnent aux sons des arpèges remarquables, agrémentées par ses « variacordes », des sons qu’il fabrique en plaçant divers objets, directement sur les cordes du piano, pour en modifier la résonance. Il fait vibrer sa musique d’une intensité perçante et envoûtante ; l’improvisation laisse place à son ressenti ; il infuse librement sa création de couleurs et de parfums qui nous embaument, nous embrassent et nous absorbent dans son Amour. Nous fermons les yeux et admirons défiler les paysages d’Inde et d’Afrique… un désert brûlant… une oasis… la douceur des dunes… une voûte céleste étoilée et majestueuse… l’éclosion d’une Fleur… la Porte des Mondes… une Lumière incandescente, chaleureuse et bienveillante… … A la fin, pas d’applaudissements. La dernière note résonne, il porte un doigt à ses lèvres et nous fait signe de juste… écouter. Son dernier message nous transporte totalement : « Ecoutez ; tout vient du silence ».
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